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Entreprise sans racines ?


La controverse autour de la fermeture programmée de la raffinerie Total à Dunkerque relance le débat autour des "racines" de l’entreprise, du "patriotisme industriel"... Ces notions ont-elles encore un sens à l’heure de la mondialisation et du capitalisme sans frontières ? Après tout, le gouvernement français ne vient-il pas de solliciter un investisseur… turc pour sauver l’équipementier automobile en Poitou-Charentes, la société Heuliez ?

par Jacques GAUTRAND , le 31/03/2010 | Commentaires : 0
L’entreprise "hors-sol" (comme on parle de cultures hors-sol dans des serres) est un fantasme de manager-technocrate. Celui-ci rêve de ne gérer que des "actifs" fluides et mobiles ... plutôt que des hommes et des femmes qui ont l’inconvénient d’être nés quelque-part. Et donc d’être attachés à leur terroir, parce qu’ils y ont tissé des liens, enraciné leur vie ; qu’ils y puisent leur énergie, leur force vitale, leurs références et leur imaginaire ... autant d’éléments immatériels qui rebutent les gestionnaires modernes : ils préfèrent le monde merveilleux du M.A.O. (management assisté par ordinateur) et la quadrature rassurante des tableurs Excel.

« Allocation optimale des ressources »

Nos managers-technocrates, formés aux meilleures écoles de management (parfois par des enseignants-chercheurs qui n’ont jamais travaillé en entreprise …), se font de l’entreprise une idée virtuelle ou idéelle. Pour eux, il s’agit une entité malléable à souhait. Et donc "délocalisable" d’un clic de souris vers tout territoire offrant le meilleur rendement du capital investi ... Ils appliquent à la lettre, et sans réfléchir davantage à ses conséquences sociétales, la théorie des avantages compétitifs, refusant de reconnaître qu’une entreprise est d’abord une communauté d’hommes (et de femmes !) et de projet.

Cette vision de l’entreprise réduite à un "actif financier" que l’on doit gérer selon le principe de "l’allocation optimale de ressources", a cours depuis une bonne trentaine d’années dans les "états-majors" des grands groupes - multinationales, sociétés cotées en Bourse, à l’actionnariat dispersé, sociétés contrôlées par des fonds d’investissements internationaux...
Pour ces managers, l’entreprise devient un Meccano de "facteurs de production" : leur mission est de trouver le meilleur "assemblage" de ces facteurs, afin de satisfaire l’avidité insatiable des actionnaires. Soulignons que ces managers modernes sont encouragés dans leur tâche par l’attribution généreuse de stock-options et autres carottes financières... la finalité obsessionnelle de ce management est devenue la « création de valeur pour l’actionnaire » et non plus, ce qui est la justification première de tout entreprise : la satisfaction des attentes du client.

Entreprise « spéculative » et entreprise patrimoniale

Cette conception de l’entreprise que l’on peut qualifier de "spéculative" est malheureusement aujourd’hui considérée comme la norme parmi une bonne partie des élites, aussi bien à droite… qu’à gauche. Aussi bien parmi les laudateurs du libéralisme que parmi ses plus acharnés adversaires…
Cette conception est aux antipodes de la société à capitaux familiaux (ou entreprise patrimoniale, c’est-à-dire dotée d’un actionnariat stable incluant les dirigeants) : un modèle qui est à l’origine de l’essor du capitalisme ; il a largement fait les preuves de son efficacité et contribué à la prospérité de nos sociétés pendant des décennies. Et auquel se rattachent encore aujourd’hui des groupes qui ont défié le temps.



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